22 Février 2009
27 DECEMBRE 1999
LA PRESQU’ILE SOUS L’EAU
Bureau de l’association Vivre avec le fleuve
La France se remet à peine de l’ouragan de la veille, qu’une nouvelle alerte de Météo - France annonce le lundi 27 décembre au matin une très forte dépression au large des côtes atlantiques.
Vers 17h, le vent souffle déjà très fort, les habitants de la Presqu’île regagnent en hâte leurs maisons, alors que les arbres jonchent les routes et que volent les débris arrachés par le vent. A 20h la situation s’aggrave : les toitures s’envolent, l’électricité est coupée, et le téléphone hors service. La nuit est noire et chacun, isolé chez lui à la lueur des bougies, écoute mugir la tempête au dehors.
C’est alors que soulevé par un vent d’une violence inouïe, le fleuve commence à sortir de son lit à Saint Louis de Montferrand, Ambès et au nord de Saint Vincent de Paul. L’eau déborde par dessus la digue qui finit par céder en plusieurs points sous les coups de boutoir des vagues. Suivant la pente du terrain, elle s’engouffre dans les rues et les chemins, les transformant en autant de torrents qui se jettent dans les cours et les jardins et se lancent à l’assaut des maisons. A Saint Louis de Montferrand 510 maisons sont sinistrées. Certaines sont inondées jusqu’à 1,30m au dessus du sol. Beaucoup d’entre elles sont sans étage. Devant la montée inexorable des flots leurs habitants trouvent refuge au sommet des armoires. Les secours sont incapables d’accéder aux victimes en raison de l’immersion des chaussées. Les véhicules des pompiers d’Ambès finissent au fossé à quelques dizaines mètres à peine de la caserne. La situation est catastrophique.
L’eau cesse de monter avant minuit et la décrue s’amorce. La fin de la nuit reste très angoissante pour les habitants de la Presqu’île, en attendant le jour et la découverte de spectacles de désolation. La boue et d’innombrables débris végétaux recouvrent tout le territoire. Certains ont commencé dans un grand désarroi, à évacuer des maisons, les meubles et literies dégradés viennent s’entasser sur les trottoirs boueux. A Jourdane, les bateaux ont été transportés par la crue jusque devant la pharmacie où ils gisent en désordre.
Que s’est-il passé ?
Du 25 au 27 décembre, deux ouragans se sont succédés sur la France. Lothar a surtout ravagé le nord de l’hexagone. Martin est responsable des dégâts en Aquitaine : Une profonde dépression (965hPa) progressant à 100 km/h d’ouest en est, est à l’origine de vents très violents mesurés à 200km/h à l’île de Ré et à 173km/h au Cap Ferret.
Mais pourquoi une inondation ? Le coefficient de marée est modeste (77) et le débit de la Garonne n’est pas exceptionnel. Mais en début de nuit, les deux masses d’eau se sont opposées, celle du fleuve et de la marée montante s’empilent. La dépression atmosphérique ajoute 30 à 50cm à la hauteur d’eau moyenne ; cependant ce n’est pas encore suffisant pour provoquer le débordement du fleuve. C’est le vent qui va ajouter son action : En s’engouffrant dans l’entonnoir de l’estuaire, il crée une forte houle avec une hauteur de vagues de 1,50 mètre à 2 mètres, qui s’accroît encore à l’approche des hauts fonds et des rives. Les marégraphes enregistrent alors la surcote la plus élevée depuis le début du XX ème siècle. Celui du Marquis situé sur la Presqu’île enregistre une surcote de 0,68cm. Le fleuve sort de son lit, enfonce la digue en 4 endroits, puis la submerge…
On ne peut passer sous silence la vulnérabilité d’une commune comme Saint Louis de Montferrand qui cumule les handicaps : Elle est située dans le lit majeur du fleuve, c’est à dire le lit d’inondation, au fond de l’estuaire et dans l’axe des vents dominants. De plus, les boues de dragages du chenal rejetées par le port autonome de Bordeaux (PAB) sont près de ses rives et forment ainsi une sorte de tremplin. Comme d’autres communes de la Presqu’île, Saint Louis souffre aussi d’une mauvaise évacuation des eaux de ses zones basses dont le réseau hydraulique n’est plus entretenu. Une urbanisation récente mal régulée a semé sur son territoire des habitations inadaptées au risque d’inondation. Aux alentours les zones d’expansion naturelles des crues sont de plus en plus remblayées par des implantations industrielles et ne remplissent donc plus leur office de réceptacle des eaux en cas d’inondation. L’absence de transparence hydraulique sous la RD113 en a fait un barrage empêchant l’eau de la Garonne de s’évacuer naturellement vers les zones basses des marais.
Les dégâts s’accumulent
Sur la Presqu’île, les effets de la tempête (arbres déracinés, toitures emportées, coupure du courant et du téléphone) s’ajoutent à ceux de l’inondation pour empêcher toute communication.
Les habitants soumis à ces deux phénomènes d’ampleur historique, n’ont à déplorer aucune perte. Il faut y voir la main du hasard ou de la Providence, car des drames humains irrémédiables ont été évités de justesse : telle la noyade de ce bébé qui reposait au rez-de-chaussée alors que ses parents dormaient à l’étage, ou celle encore, de ce couple bloqué dans sa maison inondée, miraculeusement sauvé par un arbre-bélier venu enfoncer une fenêtre et lui permettre ainsi de quitter le piège mortel. Ailleurs, ce sont des animaux qui ont péri noyés, les chiens au chenil, les chevaux attachés ou encore les 300 têtes d’un élevage de volailles de Saint Louis .
Les dégâts matériels aux habitations ont été nombreux. La décrue n’a pas été rapide pour tous et certains baignaient encore dans la boue au troisième jour : ignorance ou incompétence des constructeurs qui ont bâti des maisons sans étage sur des zones basses non drainées ? Pire encore, des ouvrages qui assuraient depuis 250 ans l’évacuation des eaux ont été remblayés et bouchés. Certaines maisons, trop dégradées ont dû être rasées et reconstruites différemment, avec une habitation à l’étage.
Les dégâts aux cultures ont été provoqués par l’envasement et la salinisation des terres.
Le risque industriel fut lui aussi démultiplié. Que dire de la catastrophe qu’aurait été à Ambès l’explosion d’une cuve d’ammoniac, dont le système électrique de refroidissement s’est trouvé en panne. Il aura fallu tirer un câble depuis la centrale EDF voisine et remette celle-ci en marche pour éviter le drame.
L’inondation des sites industriels n’est-elle pas responsable de mouvements de terrain et d’une instabilité des sols qui pourrait être partiellement en cause dans la rupture d’une cuve de pétrole survenue à Ambès en janvier 2007 ?
Les leçons du désastre
Les protections ont failli : la digue a cédé en plusieurs endroits, là où elle était la plus vulnérable. Par ailleurs le constat de l’insuffisance ou de la faillite des ouvrages d’évacuation du réseau hydraulique a accéléré la décision de création du Syndicat de Protection contre les Inondations de la Presqu’île d’Ambès (SPIPA) qui a pris désormais en charge ces questions.
La violence des événements n’a été anticipée par aucun système efficace d’alerte de la population. Depuis, cette carence a été comblée notamment à Ambès et Saint Louis de Montferrand. D’autre part, il est apparu indispensable de prévoir des lieux hors d’eau pour mettre à l’abri les populations et principalement les enfants des écoles de la Presqu’île.
En revanche une campagne d’information initiée par les associations a incité localement les habitants à installer des clapets anti-retour sur les évacuations des eaux usées, des batardeaux au pied des ouvertures et au moins une pièce d’hébergement surélevée.
L’urbanisation anarchique, et la piètre qualité du bâti récent au regard des enjeux ont été en partie pris en compte par le Plan de Prévention des Risques d’Inondation (PPRI) de la Presqu’île d’Ambès, adopté en 2004. Mais ce plan suscite de vives réserves.
En effet, il a été « adapté » pour répondre aux exigences d’extension du Port Autonome de Bordeaux (PAB) et à la volonté et de certains élus de transformer en zones industrielles de vastes espaces ruraux et naturels qui ont toujours été des champs d’expansion des crues. Dans ces champs d’expansion des crues, de nombreuses « zones rouges » inconstructibles, sont alors devenues des « zones rouges hachurées bleues » pour y permettre des constructions d’habitations et des implantations industrielles, au mépris du principe de précaution et en dépit des réalités topographiques et hydrauliques de la Presqu’île. Une aggravation des risques de mise en danger des populations en cas d’inondation est elle désormais programmée ?
Enfin, ultime leçon, celle de la « culture du risque ». La mémoire des événements funestes s’estompe. Les nouveaux habitants ne peuvent la partager. Sauf à s’exposer à de cruelles déconvenues lors de la prochaine colère du fleuve, cette culture du risque doit être entretenue. A l’échelle de l’ensemble la Presqu’île d’Ambés, elle doit se traduire par une politique de prévention efficace et un urbanisme doux, compatible avec la topographie et la nature de ce territoire. C’est à ce prix que de nouveaux drames pourront être évités.